"Un voile épais et sombre était interposé entre moi et l'univers." La confusion des sentiments - Zweig

Publié dans : Anticipation

le 29/10/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/1984couv.gif1984
(Nineteen Eighty-Four)
George Orwell
1948


Quatrième de couverture
"De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face. BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens. Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance. Seule comptait la Police de la Pensée."

Avis
Vous savez combien j'adore le roman d'anticipation. Ce livre a donc été un régal à découvrir. 1984 est une dystopie. Il dépeint un monde postérieur d'une trentaine d'années à sa date d'écriture, 1948. Le monde est alors divisée en 3 Etats : Océania (Amérique +Afrique du Sud + Australie + Royaume-Uni), Eurasia (Europe + URSS) et Estasia (Asie du Sud). Ce sont tous des régimes totalitaires. Dans le livre c'est le fonctionnement de l'Océania qui nous est présenté.
 
♠ Le fonctionnement du Parti ♠
En Océania, Big Brother est au sommet du Parti. Bien que ça ne soit pas clairement dit dans le livre, Big Brother est en réalité une figure mythique, une allégorie du parti qui se devait d'avoir un dirigeant, même inexistant, pour que la population adhère plus profondément à son idéologie, qu'elle puisse avoir une représentation concrète de l'homme qui détient le pouvoir absolu et le vénérer. Vient ensuite le Parti intérieur (2% de la population), puis le Parti extérieur, et le Prolétariat (85% de la population). Je fais un parallélisme avec Le meilleur des mondes, qui lui peint une vision opposée du monde, où on retrouve cette nécessité des classes sociales pour l'équilibre du système.  Les slogans du Parti sont :
LA GUERRE C'EST LA PAIX
LA LIBERTE C'EST L'ESCLAVAGE
L'IGNORANCE C'EST LA FORCE

Si vous aussi ces antithèses vous font rire la première fois, en avançant dans la lecture, vous verrez qu'elles sont justifiées et mises à la sauce du Parti, la façon dont c'est argumenté est effrayante de réussite. Le Parti comporte 4 ministères. "Le ministère de la Paix s'occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l'Amour, de la torture, celui de l'Abondance, de la famine."

Le héros Winston Smith habite dans ce qui était l'ancien Londres. Il fait partie du parti extérieur et travaille à la correction du passé : il réécrit certains discours prononcés par le Parti, modifie des chiffres, des dates, des noms, toujours dans le but de faire croire à la puissance du Parti, à créer l'illusion de la prospérité. "Le mensonge devenait la vérité". Contrairement à la majorité du peuple, Winston est capable de voir ce qui cloche en Océania. Il est assez lucide pour se rendre compte de l'absence de liberté des hommes, de la surveillance permanente du Parti, de l'illogique des slogans, de l'incohérence de certains faits historiques (l'histoire est sans arrêt falsifiée et corrigée), etc.
 
♠ Le culte de la guerre ♠
Le culte de la guerre est omniprésent en Océania. La guerre fait partie du quotidien du pays. Elle est nécessaire à la survie du Parti. La guerre maintient la population en pénurie, cultive la haine vis à vis de l'ennemi (et ainsi l'amour  pour le Parti), fait durer l'euphorie de la victoire et l'impression de toute-puissance du Parti dans l'esprit des gens, bien que les batailles soient pour la plupart fictives.

♠ Goldstein, une figure à haïr ♠
En dehors de leurs ennemis estasiens ou eurasiens, les gens apprennent aussi à haïr le personnage de Goldstein. Si la population adule Big Brother, elle déteste Goldstein. Goldstein est l'ennemi du Parti, et chef de l'armée de la Fraternité. Tout comme Big Brother, Goldstein est une figure inventée pour les besoins de la survie du Parti, une allégorie du mal. A défaut de manipuler les sentiments des gens, s'ils doivent vénérer quelqu'un, ils doivent bien reporter leur haine sur quelqu'un d'autre. Une fois par semaine, une séance est consacrée à Goldstein appelée "les Deux Minutes de la Haine". "L'horrible, dans ces Deux Minutes de la Haine, était, non qu'on fût obligé d'y jouer un rôle, mais que l'on ne pouvait, au contraire, éviter de s'y joindre. Au bout de trente secondes, toute feinte, toute dérobade devenait inutile. Une hideuse extase, faite de frayeur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, d'écraser des visages sous un marteau, semblait se répandre dans l'assistance comme un courant électrique et transformer chacun, même contre sa volonté, en un fou vociférant et grimaçant."

♠ La pensée sous contrôle ♠
Les sentiments, les mentalités, les pensées des gens, tout est sous contrôle, tout est suggéré, tout est manipulé dans le sens du Parti. C'est le système de la doublepensée, qui permet à l'individu d'accepter deux faits contradictoires C'est par exemple accepter que 2+2=5. Je vous renvoie à cette page pour plus d'infos. "C'était un acte d'hypnose personnelle, un étouffement délibéré de la conscience". Et si quelqu'un se montre plus résistant, comme Winston, la Police de la Pensée lui fait faire un petit tour du côté du ministère de l'Amour où il sera enfermé, torturé, subira un lavage de cerveau et finira par adhérer à l'idéologie du Parti ou sera "vaporisé". Chaque individu est surveillé par un télécran, et la figure de Big Brother omniprésente le lui rappelle. La Ligue de la Jeunesse enrôle les enfants dès leur plus jeune âge pour espionner leur entourage et dénoncer les "traitres du Parti". Même le langage est remanié dans ce sens. En Océania on parle le novlangue. Des quantités de mots sont supprimés, remplacés, simplifiés. "Le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée"."Nous détruisons chaque jour des mots".
 
♠ L'Homme dénaturé ♠
Le Parti cherche à ce que toute personne lui consacre sa vie entière. Toute activité qui n'est pas utile à son fonctionnement est détruite. Par exemple, "le Parti essayait de tuer l'instinct sexuel ou, s'il ne pouvait le tuer, de le dénaturer et de le salir". "Le désir était un crime de la pensée". Winston se rend compte alors de la liberté dont jouissent les prolétaires. "Les prolétaires et les animaux sont libres". Bien que leurs conditions soient plus misérables, ils ressemblent aux humains d'autrefois. "Les prolétaires sont des êtres humains, dit-il tout haut. Nous ne sommes pas des humains". Le Parti dénature l'Homme en le transformant en espèce de compote incapable de penser seule, ce qui lui assure son immortalité. Il n'existe plus de culture, plus de sciences, plus d'histoire, plus de progrès. Sur cet aspect on rejoint d'ailleurs Le Meilleur des Mondes. Le monde dans lequel vit Winston est figé. "Le monde piétine ou recule", notamment grâce à la guerre perpétuelle.
 
Le héros, traitre du Parti
Winston va commencer à écrire un journal, ce qui est normalement interdit. Il a la conviction qu'un jour, le Parti sera renversé. Il cherche comment communiquer avec l'avenir. Il va vivre une relation avec une femme, ce qui est aussi interdit. Il sait malgré tout qu'en agissant ainsi, il est d'ors et déjà un homme mort, et que le Parti le rattrapera. "Maintenant qu'il s'était reconnu comme mort, il devenait important de rester vivant aussi longtemps que possible". Ce qui doit arriver arrive... Et la fin, je pensais m'y attendre, alors que pas du tout. J'aime être surprise par la fin d'un récit, et là je n'ai pas été déçue du tout. D'un autre côté, j'ai été déçue par la fin si je me mets à la place du héros et non du message qu'a voulu faire passer Orwell. En définitive, le Parti est tout-puissant et inébranlable, son contrôle est absolu. Aucune échappatoire n'est possible pour un individu, aucune liberté d'opinion n'est permise.

Ce qui m'a frustrée, c'est qu'on ne nous révèle pas POURQUOI une tel régime a été établi. Dans l'intérêt de QUI , puisque Big Brother est une figure imaginaire ? A un moment, on est sur le point de l'apprendre, lorsque Winston lit un livre - soit-disant - écrit par Goldstein, (en vérité il a été écrit par le parti lui-même, ce qui est encore plus flippant) mais sa lecture est coupée nette. Je sais que l'effet est voulu, il n'empêche que ça restera un grand mystère pour moi xD.
 
Parallélisme avec les totalitarismes de l'Histoire
Orwell écrit 1984 en 1948. Son choix n'est peut-être pas anodin, 48, 84, vous voyez quoi. On retrouve énormément de points communs avec le régime soviétique, et à moindre mesure avec le nazisme et le fascisme. Big Brother faisant figure de grand timonier, tout comme Staline. L'enrôlement de la jeunesse dans le Parti, similaire aux Jeunesses hitlériennes. Dans le livre, lorsque des traitres du Parti sont arrêtés, ils doivent avouer toute une série de crimes qu'ils n'ont pas commis, ce qui rappelle les Grands Procès de Moscou de 1936 à 1938. Un seul Parti-Etat, la surveillance permanente de la population qu'on retrouve par la Police de la Pensée dans le livre. La réduction des libertés d'expression.


En résumé : Une dystopie génialissime, j'adore le sujet traité. "George Orwell dépeint dans le prophétique 1984 un terrifiant monde totalitaire", pour reprendre la quatrième de couv'.


Extraits
* "Dans la solitude fermée où chacun devait vivre."

* "d'une stupidité paralysante, un monceau d'enthousiasmes imbéciles, un de ces esclaves dévots qui ne mettent rien en question et sur qui, plus que sur la Police de la pensée, reposait la stabilité du Parti."

* "perdu dans un monde monstrueux dont il devenait lui-même le monstre. Il était seul."

* "pédantisme passionné"

* "Vous ne saisissez pas la beauté qu'il y a dans la destruction des mots. Savez-vous que le novlangue est est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ?"

* "Un de ces jours [...] Syme sera vaporisé. Il est trop intelligent. Il voit trop clairement et parle trop franchement. Le Parti n'aime pas ces individus là."

* "C'étaient des corps qui attendaient d'être renvoyés à leur tombe."

* "monstrueuse et solide comme un colonne romane"

* "Il s'enfonça plus profondément dans son fauteuil et posa ses pieds sur le garde-feu. C'était le bonheur, c'était l'éternité."

* "Mourez-vous quand vous vous coupez les ongles ?"

* "Si vous désirez une image de l'avenir, imaginez vous une botte piétinant un visage humain... éternellement."

* "Si vous êtes un homme, Winston, vous êtes le dernier. Votre espèce est détruite."

* "Mourir en les haïssant, c'était ça la liberté."

Publié dans : Anticipation

le 2/6/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/globalia.gifGlobalia
Jean-Christophe Rufin
2004

Résumé
A Globalia, l'Histoire est terminée et avec elle tout ce qui faisait l'humanité : le désir, la différence des sexes, le conflit, le vieillissement. Surveillance rime avec liberté. Baïkal, vingt ans, ne croit plus à cette propagande : avec Kate, il décide de s'évader et de pénétrer en non-zone. Mais ils sont arrêtés et Baïkal se voit proposer un étrange marché : être renvoyé en non-zone, y susciter le terrorisme et par là les formes de tragédie nécessaires au totalitarisme de Globalia.

Avis
Après vous avoir mentionné ce livre dans l'article sur le roman d'anticipation, je me devais de le détailler un peu plus. Il faut dire que son intérêt ne réside pas dans l'histoire même, parce que c'est du déjà vu. Son intérêt réside dans la manière dont l'auteur conçoit une société futuriste.

Parlons tout d'abord de l'histoire : j'ai trouvé les relations entre les personnages assez confuses, notamment entre Baïkal et Kate. Je n'ai pas réussi à trouver de cohérence dans leurs sentiments. De même pour les enchaînements entre les actions, et pas mal de scènes traînant en longueur. En lisant ce livre, j'avais l'impression que l'histoire se déroulait comme dans un espace-temps figé, ce qui n'était pas une sensation désagréable je dois dire.

Ce que j'ai trouvé intéressant en revanche, ce sont les évolutions dans la société. Plus de différence des sexes, plus de vieillissement, téléportation, vêtements synthétiques. Tout ceci permis par le progrès scientifique. Comme dans Le meilleur des mondes d'Huxley, il n'existe plus qu'un seul Etat-monde, dirigié par un seul gouvernement, c'est un régime totalitaire. En général dans ce genre de régime, on s'arrange pour faire en sorte que la population n'en soit pas consciente (hehe sans blague).

En fait au fur et à mesure que je rédige mon commentaire, je me rends compte que ce bouquin n'est qu'une pâle copie du Meilleur des mondes. Y'a pas à dire, tout se ressemble. Ce qui fait l'originalité du roman, c'est peut-être la réponse du gouvernement face à la "rébellion" du héros. En fait, l'Etat a besoin de Baïkal pour continuer à instaurer son régime. En provoquant des actions terroristes, les gens ont peur, et l'Etat intervient pour légitimer sa "politique", le bien-fondé de ses mesures et de ses actions. Ca donne matière à réflexion isn't it.


En résumé : Un livre qui m'a laissé un souvenir étrange, mais qui se révèle être un roman d'anticipation très intéressant.

Publié dans : Anticipation

le 21/5/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/idealcit-copie-2.jpgLa Cité idéale, attribué à Francesco di Gorgio Martini, cité utopique aux proportions idéales.


Il y a peu de temps, après avoir lu Le meilleur des mondes, je me suis prise d'une soudaine passion pour le roman d'anticipation. Je me suis souvenue d'un livre que j'avais lu il y a 3 ou 4 ans, dont l'histoire était à peu près semblable : Globalia de Jean-Christophe Rufin.

J'avais prévu de vous faire un petit topo ennuyeux sur le roman d'anticipation, j'ai donc fait quelques recherches à ce sujet et je me suis rendue compte que ce terme en sous-entendait plein d'autres. Quelle est la différence par exemple entre le roman d'anticipation et le roman de science-fiction ? Et avec la dystopie ? Oui là je sens que j'attise votre curiosité. Je vais donc essayer de vous expliquer tout ça au mieux d'après ce que j'en ai moi-même tiré.

Roman d'anticipation, utopie et dystopie
Un roman d'anticipation est une oeuvre dont l'action se déroule dans un futur proche ou hypothétique. L'utopie et la dystopie sont donc des sous-genres du roman d'anticipation. N'importe qui ayant quelques rudiments de latin ou de grec est capable de comprendre la différence entre utopie et dystopie. La dystopie, ou "contre-utopie", s'oppose à l'utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie propose le pire qui soit. C'est un récit fictif présentant une société imaginaire, organisée de telle façon qu'elle empêche ses membres d'atteindre le bonheur, et contre l'avènement de laquelle l'auteur souhaite nous mettre en garde.

Roman d'anticipation et roman de science-fiction
La contre-utopie peut être considérée comme un sous-genre de la science-fiction. Cependant il existe une différence majeure entre ces deux genres. La science-fiction est axée autour de la science : elle imagine des découvertes scientifiques ou technologiques, s'interroge sur leurs conséquences, etc. En revanche, la dystopie tout comme l'utopie tournent autour des conséquences possibles des changements d'ordre politique. Dans une contre-utopie, l'évolution technologique n'est donc pas un élément majeur. Elle vise avant tout à présenter les conséquences néfastes d'une idéologie.

Et puisque des exemples valent toujours mieux que de grands discours, je vous ai concocté quelques pistes de lecture autour du roman d'anticipation :

De l'utopie du nouveau monde...
¤ La découverte d'un nouveau monde
Voyage au centre de la Terre, Jules Verne
De la Terre à la Lune, Jules Verne
¤ Des sociétés utopiques
"Chapitre XVIII L'Eldorado" Candide, Voltaire
L'île des gauchers, Alexandre Jardin
¤ Premières satires de cette utopie
Gargantua, François Rabelais
L'Autre monde ou les états empiriques de la Lune, Cyrano de Bergerac >>LE LIRE<<

... A sa remise en question

¤ Des sociétés sous contrôle
1984, George Orwell
Globalia, Jean-Christophe Rufin
¤ Des sociétés deshumanisées
Le meilleur des mondes, Aldous Huxley
Fahrenheit 451, Ray Bradbury
¤ La dépendance au progrès technique
Ravage, René Barjavel
Un bonheur insoutenable, Ira Levin

Quand l'utopie se mêle à l'autobiographie
W ou le souvenir d'enfance, Georges Perec

Publié dans : Anticipation

le 26/4/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/Livres/LeMeilleurdesmondes.jpg Le meilleur des mondes
(Brave new world)
Aldous Huxley
1931

"How many goodly creatures are there here !
How beauteous mankind is ! O brave New World !
That has such people in't !" (Tempest, V, 1.)

Challenge ABC : 23/26

En épigraphe
"Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu'on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?... Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d'éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins "parfaite" et plus "libre"." Nicolas Berdiaeff

Quatrième de couverture
Bienvenue au Centre d'Incubation et de Conditionnement de Londres-Central. A gauche, les couveuses où l'homme moderne, artificiellement fécondé, attend de rejoindre une société parfaite. A droite : la salle de conditionnement où chaque enfant subit les stimuli qui plus tard feront son bonheur. Tel foetus sera Alpha -l'élite-, tel autre Epsilon -la caste inférieure. Miracle technologique : ici commence un monde parfait, biologiquement programmé pour la stabilité éternelle...
La visite est à peine terminée que déjà certains ricanent. Se pourrait-il qu'avant l'avènement de l'Etat Mondial, l'être humain ait été issu d'un père et d'une mère ? Incroyable, dégoûtant... mais vrai. Dans une réserve du Nouveau Mexique, un homme sauvage a échappé au programme. Bientôt, il devra choisir : intégrer cette nouvelle condition humaine ou persister dans sa démence...

Avis
Ceci est un article long.
Pour mieux vous repérer parmi ces élucubrations, regardez le thème de chaque paragraphe !
 
♠ L'élevage, le conditionnement ♠
Je ne m'attendais pas à ce que ce livre soit si riche ! D'un point de vue philosophique, par exemple, c'est incroyable comme ce livre offre matière à réflexion. Pendant ma lecture j'ai pensé à plein plein de choses. Tout d'abord, ce système d'embryons en flacons, ça m'a rappelé Matrix.  Vous voyez la scène où Néo sort d'un espèce de placenta rose et découvre un élevage de milliards d'hommes. Ici, les humains sont créés par milliers, comme dans une usine, et élevés comme du bétail. Il n'y a aucune identité propre, c'est une sorte de clonage. Ensuite vient le conditionnement. "Aimer ce qu'on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement." Jusqu'à l'âge adulte, tout homme est conditionné grâce à des leçons hypnopédiques répétées en boucles pendant le sommeil : ainsi "62 400 répétitions font une vérité". Le conditionnement revient à accepter des préjugés, des vérités toutes faites, sans les avoir examinées et remises en question. L'esprit n'est plus libre. Vous connaissez l'expérience de Pavlov sur son chien : quand il lui apportait son repas, le chien bavait. Puis au fur et à mesure, dès que le chien sentait l'odeur de sa nourriture, il se mettait à baver. C'est le même principe ici. Dans le conditionnement intervient le système des castes, sortes de classes sociales prédéfinies dès la cellule-oeuf de l'individu. Les castes sont un élément indispensable pour l'équilbire d'une société parfaite. "La population optima est sur le modèle de l'iceberg : huit neuvième au dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au dessus."

♠ Une société parfaite privée de progrès ♠
Ce meilleur des mondes, cette société parfaite, repose sur un équilibre parfait. L'équilibre ne doit pas être rompu, au risque de provoquer l'instabilité. De cet fait, aucun progrès n'est permis, cette société est figée, elle ne peut pas avancer. La recherche scientifique est prohibée. "La vérité est une menace, la science est un danger public." Or la science est un moyen de découvrir une vérité. Cette société ne peut pas accéder à la vérité, car elle ne pense même pas à la rechercher à cause de son conditionnement.

Le problème de cette civilisation, c'est qu'elle s'est construite grâce à des moyens scientifiques hyper sophistiqués. On pense pouvoir tout contrôler avec un gramme de pseudo-sang par ci, une goutte d'hormones par là. Une dose précise produit systématiquement un tel effet. Ca ressemble à du déterminisme pas vrai. Or, dans le domaine de l'action humaine, on ne peut justement pas prévoir, anticiper ce qui va se passer. La science ne peut pas avoir de place là où règne la contingence, autrement dit là où ce qui est pourrait tout aussi bien ne pas être. Et pourquoi ? Parce que l'homme est sensé agir par lui même, il est le seul à être le maître de ses actes. Bon là je sais que j'ai perdu la moitié des lecteurs. J'vais me calmer sur les réflexions philosophiques. En gros cette société soit disant utopique prive l'homme de sa capacité à agir de par lui-même. Dans ce livre, les humains sont tous des veaux qui se déplacent en masses, ont les mêmes pensées, les mêmes réactions. Dans ce genre de société, la différence n'est pas permise. "Si l'on est différent, il est fatal qu'on soit seul."

♠ Une seule religion ♠
Et quand ça va pas trop, un coup de soma et c'est reparti. "On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. Le christianisme sans larmes, voilà ce qu'est le soma." A propos de religion, c'est très bien observé : leur dieu s'appelle Notre Ford (en référence à Notre Père of course). Les noms aussi sont pas mal : des Henry, Marx, Ford, Lenina, Trotsky en veux-tu en voilà. A Londres, Big Henry a même remplacé Big Ben.

Sans rentrer dans les détails, j'ai été surprise, au début du livre, de retrouver des connaissances biologiques très précises ; par exemple sur la division cellulaire et même sur le fonctionnement des hormones, le rétrocontrôle positif et négatif et touuut. Sinon ce livre m'a fait pensé à encore plein d'autres choses. Déjà niveau scénario, ça m'a un peu rappelé Avatar et Pocahontas, avec le fait que y'ait une société civilisée et une autre sauvage. On pense être LA société civilisée, et de ce fait, on considère l'autre comme inférieur, comme sauvage. On ne prend pas le temps de réfléchir, d'accepter l'autre. Rejeter l'autre car il est différent, c'est ça un acte de barbarie. Après ça, qui sont les barbares ? Surement pas les "sauvages".
 
♠ L'absence de culture ♠
Abordons maintenant la culture. Eh bien la culture n'existe pas dans ce meilleur des mondes. Toute forme d'expression artistique est interdite. Or l'art, c'est justement l'expression de l'esprit qui est libre. Certes il existe le Cinéma Sentant, l'orgue à parfums jouant "un Capriccio des Herbes délicieusement frais" et autre. Quand le lecteur arrive dans la Réserve, il retrouve cette culture, le bruit de tam-tam, les peintures, les sculptures, et les livres. Le sauvage John possède un seul et unique livre de Shakespeare. C'est le seul objet qui permette de nous rappeler notre ancienne civilisation. Quand John parle, il reprend très souvent des passages de ses pièces de théâtre, et j'ai beaucoup aimé. "Mais maintenant, il possédait ces mots là, ces mots qui étaient semblables à des tambours, à des chants et à des formules magiques." Ca donnait du relief au texte, de la saveur aux mots. Ca contrastait avec cette absence d'expression artistique de la société civilisée.
 
♠ L'état d'Homme ♠
Le personnage de John offre une réflexion intéressante sur qu'est-ce qu'être un homme. Le débat à la fin du livre m'a notamment fait pas mal cogiter. J'ai trouvé un passage qui résumait finalement bien la situation :
"-Nous préférons faire les choses en plein confort, dit l'Administrateur.
-Mais je n'en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
-En somme, vous réclamez le droit d'être malheureux.
-Eh bien soit, dit le Sauvage d'un ton de défi, je réclame le droit d'être malheureux."


Être un homme, ce n'est pas faire en sorte de ne vivre que de sensations agréables (le soma), de sensations ménagées, anticipées, conditionnées. Être un homme, c'est ressentir la douleur, la peine, la joie. Oh c'est tellement beau que je vais verser une larme. Ce livre prête à réfléchir sur la liberté, sur la conscience. En même temps, toute cette histoire de conditionnement, on peut dire que nous aussi on est conditionnés par l'éducation de nos parents, par la société qui nous entoure et tout. Ce livre nous remet un peu à notre place. Il faut être vigilant. Grâce au progrès, grâce à la mondialisation, l'homme se sent le maître du monde. Attention à l'usage qu'on fait de nos connaissances. (Là je suis tentée de dire "Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités".) J'ai trouvé ce livre incroyablement lucide pour l'époque. J'ai très envie de lire la suite : Retour au meilleur des mondes.

En résumé : Un livre qui offre de nombreuses perspectives de réflexion, et c'est ce qui me plaît.


Extraits
* "Il y avait autrefois quelque chose qui s'appelait la démocratie. Comme si les hommes étaient égaux autrement que physico-chimiquement."

* "une éternité lunaire"

* "le taxicoptère"

* "Les serments les plus puissants ne sont que paille pour le feu qui est dans le sang" (Tempest)

* "Life is a tale
Told by an idiot, full sound and fury,
Signifying nothing"
(Macbeth)

* "Tous les gens qui, pour une raison ou une autre, ont trop individuellement pris conscience de leur moi pour pouvoir s'adapter à la vie en commun, tous les gens que ne satisfait pas l'orthodoxie, qui ont des idées indépendantes bien à eux, tous ceux, en un mot, qui sont quelqu'un."

* "Le savoir était le dieu le plus élevé, la vérité, la valeur suprême."

<< Post | 1 | Ante >>

Créer un podcast