"L'existence ça vous tord et ça vous écrase la face." Voyage au bout de la nuit - Céline

Publié dans : Romans XX°

le 15/6/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/Livres/Celine.pngVoyage au bout de la nuit
Louis-Ferdinand Céline
1932

Challenge ABC : 26/26

Quatrième de couverture
"- Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat...
- Oui, tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu'il y a dedans... Je ne la déplore pas moi... Je ne me résigne pas moi... Je ne pleurniche pas dessus moi... Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu'elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c'est eux qui ont tort, Lola, et c'est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir."


Avis
Enfin ! Je suis restée bien 5 mois sur ce livre... oui j'ai du mal avec les longs romans. C'est pas faute d'être ennuyeux, au contraire. J'ai trouvé l'écriture... juste géniale. L'histoire en elle même ne m'a pas toujours beaucoup captivée, mais la manière dont le narrateur t'envoie son histoire en pleine face, comme s'il te la crachait son histoire, c'était excellent.

Le récit de Ferdinand Bardamu se décompose en 5 phases. La première, c'est la guerre. Mais la guerre l'ayant plus que dégouté, il quitte la France pour une colonie en Afrique. Je pense que c'est la partie que j'ai préférée, l'environnement tropical toussa toussa, j'aime beaucoup. Mais là encore, le système colonial le répugne. "La poésie des Tropiques me dégoutait. Mon regard, ma pensée sur ces ensembles me revenait comme du thon." Ce qui conduit notre ami Bardamu à New York, où il fait la rencontre du capitalisme américain. "Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi." Il revient donc en France où on le retrouve une dizaine d'année plus tard, exerçant la profession de médecin... oui ça m'a surprise, c'était bien la dernière des professions que je le voyais exercer. Enfin soit. Cette partie du roman est celle où j'ai le moins accroché, ça se passe dans une banlieue parisienne, et Bardamu s'occupe essentiellement de malades. On sentait une certaine résignation, une sorte de fatalité dans son ton. "Bientôt, il n'y aura plus que des gens et des choses inoffensifs, pitoyables et désarmés tout autour de notre passé, rien que des erreurs devenues muettes". Enfin, la dernière partie de son histoire se déroule dans un asile, c'est gai.

A chaque étape, Bardamu tombe comme par hasard sur Robinson, un type qu'il rencontre pendant la guerre. C'est comme si leur destin était lié. A chaque fois quand Robinson disparaissait, on se croyait débarrassé de lui, mais non, il est là jusqu'à la fin. En parlant de fin, eh bien, elle m'a laissée perplexe la fin. Tout ça pour dire que j'ai vraiment beaucoup aimé l'écriture, ce ton de lâcheté, de passivité complète. Bardamu est un anti-héros, je sais pas si la comparaison est pertinente mais il m'a rappelé L'étranger de Camus. On comprend mieux ce qu'évoque le titre, cette "nuit" dans laquelle il s'enfonce et s'enfonce, cette pourriture du monde dont il s'efforce de rendre compte. Petite note : Céline s'est inspiré de son expérience personnelle de la guerre de 14/18 et en tant que médecin pour écrire ce livre, mais ce livre n'est toutefois pas une autobiographie.

En résumé : Avec du recul, ce livre m'a marquée. Le style incomparable de la narration, la vision du monde de cet anti-héros persistent dans ma mémoire, et c'est le signe que j'ai affaire à un excellent bouquin.


Extraits
* "Les fleurs c'est comme les hommes. Plus c'est gros et plus c'est con."

* "candidement cannibale"

* "Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier, et cela ne se voyait pas."

* (à propos des crépuscules) : "Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil."

* "Il s'appelait "Surgeon général" ce qui serait un beau nom pour un poisson."

* "A 37° tout devient banal."

* (à propos du métro) : "rempli de viandes tremblotantes"

* "On aurait dit des grosses bêtes bien dociles, bien habituées à s'ennuyer."

* "mon néant individuel"

* "une sorte de moulin à café à monnaie."

* "L'existence ça vous tord et ça vous écrase la face."

* "C'est le voyageur solitaire qui va le plus loin."

* "L'avenir, je vois comment qu'y sera... Ca sera comme une partouze qui n'en finira plus."

* "des précautions d'assassinat"

* (à propos des journaux) : "formidable artichaut de nouvelles en train de rancir"

* "Ah il y en a qui vont au Théâtre pour se faire des émotions ! Mais je vous le dis : il est ici le théâtre !"

* "La vie n'est qu'un délire tout bouffi de mensonges."

* "Quand on commence à se cacher des autres, c'est signe qu'on a peur de s'amuser avec eux. C'est une maladie en soi. Il faudrait savoir pourqoi on s'entête à le pas guérir de la solitude."

* "Un fou, ce n'est que les idées ordinaires d'un homme mais bien enfermées dans une tête."

* "Et ce n'est plus, autour d'eux, qu'une ragouillasse dégueulasse de débris organiques, une marmelade de symptômes de délires en compote."


 
Point Challenge ABC
Ainsi s'achève mon challenge ABC, dans les délais ! J'ai fait d'excellentes découvertes : La vie devant soi de Romain Gary, Si c'est un homme de Primo Levi, Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, La disparition de Georges Perec pour ne citer que ceux qui m'ont le plus marquée. Je ne pense pas recommencer de nouveau ce challenge, je n'aime pas vraiment lire par contrainte. Et puis pour l'instant il me reste le Challenge Livraddict à terminer. Qui sait peut-être que je retenterai l'année prochaine ?

Publié dans : Moyen-Âge

le 22/5/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/renart.gifLe Roman de Renart
Anonyme
XII° - XIII° siècle

Challenge ABC : 25/26

Quatrième de couverture

Renart, rusé, habile, et surtout beau parleur, a plus d'un tour dans son sac lorsqu'il s'amuse à piéger Ysengrin, le loup sot et glouton, Tiécelin le corbeau, Chantecler le coq, Dame Pinte la poule... Mais, las d'être dupés par ce goupil malicieux, les animaux lui complotent à leur façon un drôle de surprise. Rira bien qui rira le dernier !

Avis
Quand j'ai eu fini de le lire, j'avais l'impression que ce serait un cercle vicieux, une histoire sans fin qui recommencerait inlassablement et se terminerait toujours de la même façon. Les personnages ne tirent aucune morale du comportement de Renart et c'est bien dommage. De plus, les chapitres sont hyper répétitifs, et il y a quelques détails dont on se passerait bien (pourtant j'ai lu une version abrégée, c'est pour dire...).
D'un point de vue un peu plus objectif, ce livre est un des premiers romans, dans le sens littéral du terme, c'est à dire écrit en langue romane et non latine. Cette histoire s'est d'abord transmise oralement par les troubadours et tout. Elle est constituée de plusieurs "branches" qui ont été regroupées pour donner une certaine unité. Dans un des chapitres, j'ai cru avoir sous les yeux une fable de la Fontaine : le Corbeau et le Renard, mais apparemment cette fable était très répandue et on la retrouve chez de nombreux auteurs. Et pour la petite histoire, le nom de "Renart" le goupil a dérivé en "renard" dans notre vocabulaire courant.

En résumé : Un ennui profond.


Extraits

* "Tel se plaint qui n'a pas le moindre mal."

* "Qui tout désire tout perd."

Publié dans : Contes/Nouvelles

le 1/5/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/Livres/orientales.gifNouvelles Orientales
Marguerite Yourcenar
1938

Challenge ABC : 24/26

Quatrième de couverture
Avec ces Nouvelles, écrites au cours des dix années qui ont précédé la guerre, la tentation de l'Orient est clairement avouée dans le décor, dans le style, dans l'esprit des textes. De la Chine à la Grèce, des Balkans au Japon, ces contes accompagnent le voyageur comme autant de clés pour une seule musique, venue d'ailleurs. Les surprenants sortilèges du peintre Wang-Fô, " qui aimait l'image des choses et non les choses elles-mêmes ", font écho à l'amertume du vieux Cornelius Berg, " touchant les objets qu'il ne peignait plus ". Marko Kralievitch, le Serbe sans peur qui sait trompait les Turcs et la mort aussi bien que les femmes, est frère du prince Genghi, sorti d'un roman japonais du XIe siècle, par l'égoïsme du séducteur aveugle à la passion vraie, comme l'amour sublime de sacrifice de la déesse Kâli, " nénuphar de la perfection ", à qui ses malheurs apprendront enfin l'inanité du désir... "

Avis
Point Challenge
A la base je ne voulais pas lire ce livre pour le challenge, mais je me suis dit que je me réserverai Kitchen de Banana Yoshimoto pour le challenge ABC prochain. En parlant du challenge, j'ai enfin trouvé quoi lire pour ma lettre en X, enfin. Comme me l'a astucieusement proposé 100choses, je vais prendre un roman anonyme, écrit par une personne X... *roulement de tambours* : Le roman de Renart.
 
Le contenu des nouvelles
Alors que dire de ces nouvelles orientales ? J'ai beaucoup aimé ce côté oriental, justement. Ca change de l'ordinaire, on plonge avec plaisir dans des régions inhabituelles. La plupart des nouvelles m'ont beaucoup plu, d'autre moins. Ma préférée reste la première : Comment Wang-Fô fut sauvé, qui dégage une poésie très délicate. Une chose qui m'a dérangée, ce sont les passages assez durs : sanglants, et de la torture (notamment Marko crucifié ou Kostis le Rouge). Passages difficiles à avaler parce que je suis une âme sensible, mais d'un autre côté ils sont indispensables pour créer l'atmosphère voulue par l'auteur et cette impression d'ensemble que j'en garde. A part ça, j'ai trouvé dans ces nouvelles beaucoup de soleil et de poésie. Je fermais les yeux et avais l'impression de me trouver sur une de ces îles grecques baignée dans le soleil. On cottoie des déesses (Kâli, "nénuphar de la perfection"), des nymphes, des peintres, des sauvages, et l'amour. L'amour maternel d'une femme pour son bébé, un amour parmi tant d'autres du prince Genghi, l'amour étrange de Panégyotis pour les Néréides, l'amour impossible d'Aphrodissia pour Kostis le Rouge... On quitte le mode de vie occidental, c'est totalement différent, j'ai adoré ce dépaysement. Ces contes sont un monde à part, inconnu au lecteur, et c'est ce qui fait tout leur charme.

La forme du recueil
Je voudrais mettre en évidence le "mouvement" de ce recueil. L'ordre des nouvelles n'a pas été choisi par hasard (du moins c'est ainsi que je le comprends). Pour commencer, la fuite du peintre Wang-Fô annonce l'univers de toutes ces nouvelles. Wang-Fô, dans sa barque, nous montre le chemin, et on le suit. Les nouvelles s'enchaînent. Les trois dernières, elles, présageaient la fin de cet univers, comme si elles nous préparaient à le quitter. Il y a comme de la nostalgie, surtout dans la dernière, où on rentre en Europe avec Cornélius Berg. Je n'ai pas encore parlé de la superbe écriture de Marguerite Yourcenar, très très bonne découverte. J'ai hâte de me plonger dans L'Oeuvre au Noir qui attend patiemment sur mon étagère depuis 2 ans.

En résumé : Une très belle découverte de la plume de Marguerite Yourcenar. Ces nouvelles m'ont complètement dépaysée. J'y ai trouvé beaucoup de soleil et de poésie.


Extraits
* "Le monde n'est qu'un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes."

* "Cet homme raffiné peut enfin goûter tout son saoul au luxe suprême qui consiste à se passer de tout."

* "Genghi lisait les Ecritures et trouvait à ces versets austères une saveur qui manquait désormais pour lui aux plus pathétiques vers d'amour."

* "Il lui fallut se rendre compte que les ténèbres pour lui commenceraient avant la mort."

* "Dans un univers où tout passe comme un songe, on s'en voudrait de durer toujours."

* "Ses oreilles un peu allongées encadraient obliquement son crâne à la façon des anses d'une amphore."

* "Il est sorti du monde des faits pour entrer dans celui des illusions, et il m'arrive de penser que l'illusion est peut-être la forme que prennent aux yeux du vulgaire les plus secrètes réalités."

* "un jeune pin écailleux dont la résine versait des pleurs d'or"

* "Dieu est un grand peintre."

* "son harem floral"

Publié dans : Anticipation

le 26/4/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/Livres/LeMeilleurdesmondes.jpg Le meilleur des mondes
(Brave new world)
Aldous Huxley
1931

"How many goodly creatures are there here !
How beauteous mankind is ! O brave New World !
That has such people in't !" (Tempest, V, 1.)

Challenge ABC : 23/26

En épigraphe
"Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu'on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?... Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d'éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins "parfaite" et plus "libre"." Nicolas Berdiaeff

Quatrième de couverture
Bienvenue au Centre d'Incubation et de Conditionnement de Londres-Central. A gauche, les couveuses où l'homme moderne, artificiellement fécondé, attend de rejoindre une société parfaite. A droite : la salle de conditionnement où chaque enfant subit les stimuli qui plus tard feront son bonheur. Tel foetus sera Alpha -l'élite-, tel autre Epsilon -la caste inférieure. Miracle technologique : ici commence un monde parfait, biologiquement programmé pour la stabilité éternelle...
La visite est à peine terminée que déjà certains ricanent. Se pourrait-il qu'avant l'avènement de l'Etat Mondial, l'être humain ait été issu d'un père et d'une mère ? Incroyable, dégoûtant... mais vrai. Dans une réserve du Nouveau Mexique, un homme sauvage a échappé au programme. Bientôt, il devra choisir : intégrer cette nouvelle condition humaine ou persister dans sa démence...

Avis
Ceci est un article long.
Pour mieux vous repérer parmi ces élucubrations, regardez le thème de chaque paragraphe !
 
♠ L'élevage, le conditionnement ♠
Je ne m'attendais pas à ce que ce livre soit si riche ! D'un point de vue philosophique, par exemple, c'est incroyable comme ce livre offre matière à réflexion. Pendant ma lecture j'ai pensé à plein plein de choses. Tout d'abord, ce système d'embryons en flacons, ça m'a rappelé Matrix.  Vous voyez la scène où Néo sort d'un espèce de placenta rose et découvre un élevage de milliards d'hommes. Ici, les humains sont créés par milliers, comme dans une usine, et élevés comme du bétail. Il n'y a aucune identité propre, c'est une sorte de clonage. Ensuite vient le conditionnement. "Aimer ce qu'on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement." Jusqu'à l'âge adulte, tout homme est conditionné grâce à des leçons hypnopédiques répétées en boucles pendant le sommeil : ainsi "62 400 répétitions font une vérité". Le conditionnement revient à accepter des préjugés, des vérités toutes faites, sans les avoir examinées et remises en question. L'esprit n'est plus libre. Vous connaissez l'expérience de Pavlov sur son chien : quand il lui apportait son repas, le chien bavait. Puis au fur et à mesure, dès que le chien sentait l'odeur de sa nourriture, il se mettait à baver. C'est le même principe ici. Dans le conditionnement intervient le système des castes, sortes de classes sociales prédéfinies dès la cellule-oeuf de l'individu. Les castes sont un élément indispensable pour l'équilbire d'une société parfaite. "La population optima est sur le modèle de l'iceberg : huit neuvième au dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au dessus."

♠ Une société parfaite privée de progrès ♠
Ce meilleur des mondes, cette société parfaite, repose sur un équilibre parfait. L'équilibre ne doit pas être rompu, au risque de provoquer l'instabilité. De cet fait, aucun progrès n'est permis, cette société est figée, elle ne peut pas avancer. La recherche scientifique est prohibée. "La vérité est une menace, la science est un danger public." Or la science est un moyen de découvrir une vérité. Cette société ne peut pas accéder à la vérité, car elle ne pense même pas à la rechercher à cause de son conditionnement.

Le problème de cette civilisation, c'est qu'elle s'est construite grâce à des moyens scientifiques hyper sophistiqués. On pense pouvoir tout contrôler avec un gramme de pseudo-sang par ci, une goutte d'hormones par là. Une dose précise produit systématiquement un tel effet. Ca ressemble à du déterminisme pas vrai. Or, dans le domaine de l'action humaine, on ne peut justement pas prévoir, anticiper ce qui va se passer. La science ne peut pas avoir de place là où règne la contingence, autrement dit là où ce qui est pourrait tout aussi bien ne pas être. Et pourquoi ? Parce que l'homme est sensé agir par lui même, il est le seul à être le maître de ses actes. Bon là je sais que j'ai perdu la moitié des lecteurs. J'vais me calmer sur les réflexions philosophiques. En gros cette société soit disant utopique prive l'homme de sa capacité à agir de par lui-même. Dans ce livre, les humains sont tous des veaux qui se déplacent en masses, ont les mêmes pensées, les mêmes réactions. Dans ce genre de société, la différence n'est pas permise. "Si l'on est différent, il est fatal qu'on soit seul."

♠ Une seule religion ♠
Et quand ça va pas trop, un coup de soma et c'est reparti. "On peut porter sur soi, en flacon, au moins la moitié de sa moralité. Le christianisme sans larmes, voilà ce qu'est le soma." A propos de religion, c'est très bien observé : leur dieu s'appelle Notre Ford (en référence à Notre Père of course). Les noms aussi sont pas mal : des Henry, Marx, Ford, Lenina, Trotsky en veux-tu en voilà. A Londres, Big Henry a même remplacé Big Ben.

Sans rentrer dans les détails, j'ai été surprise, au début du livre, de retrouver des connaissances biologiques très précises ; par exemple sur la division cellulaire et même sur le fonctionnement des hormones, le rétrocontrôle positif et négatif et touuut. Sinon ce livre m'a fait pensé à encore plein d'autres choses. Déjà niveau scénario, ça m'a un peu rappelé Avatar et Pocahontas, avec le fait que y'ait une société civilisée et une autre sauvage. On pense être LA société civilisée, et de ce fait, on considère l'autre comme inférieur, comme sauvage. On ne prend pas le temps de réfléchir, d'accepter l'autre. Rejeter l'autre car il est différent, c'est ça un acte de barbarie. Après ça, qui sont les barbares ? Surement pas les "sauvages".
 
♠ L'absence de culture ♠
Abordons maintenant la culture. Eh bien la culture n'existe pas dans ce meilleur des mondes. Toute forme d'expression artistique est interdite. Or l'art, c'est justement l'expression de l'esprit qui est libre. Certes il existe le Cinéma Sentant, l'orgue à parfums jouant "un Capriccio des Herbes délicieusement frais" et autre. Quand le lecteur arrive dans la Réserve, il retrouve cette culture, le bruit de tam-tam, les peintures, les sculptures, et les livres. Le sauvage John possède un seul et unique livre de Shakespeare. C'est le seul objet qui permette de nous rappeler notre ancienne civilisation. Quand John parle, il reprend très souvent des passages de ses pièces de théâtre, et j'ai beaucoup aimé. "Mais maintenant, il possédait ces mots là, ces mots qui étaient semblables à des tambours, à des chants et à des formules magiques." Ca donnait du relief au texte, de la saveur aux mots. Ca contrastait avec cette absence d'expression artistique de la société civilisée.
 
♠ L'état d'Homme ♠
Le personnage de John offre une réflexion intéressante sur qu'est-ce qu'être un homme. Le débat à la fin du livre m'a notamment fait pas mal cogiter. J'ai trouvé un passage qui résumait finalement bien la situation :
"-Nous préférons faire les choses en plein confort, dit l'Administrateur.
-Mais je n'en veux pas, du confort. Je veux Dieu, je veux de la poésie, je veux du danger véritable, je veux de la liberté, je veux de la bonté. Je veux du péché.
-En somme, vous réclamez le droit d'être malheureux.
-Eh bien soit, dit le Sauvage d'un ton de défi, je réclame le droit d'être malheureux."


Être un homme, ce n'est pas faire en sorte de ne vivre que de sensations agréables (le soma), de sensations ménagées, anticipées, conditionnées. Être un homme, c'est ressentir la douleur, la peine, la joie. Oh c'est tellement beau que je vais verser une larme. Ce livre prête à réfléchir sur la liberté, sur la conscience. En même temps, toute cette histoire de conditionnement, on peut dire que nous aussi on est conditionnés par l'éducation de nos parents, par la société qui nous entoure et tout. Ce livre nous remet un peu à notre place. Il faut être vigilant. Grâce au progrès, grâce à la mondialisation, l'homme se sent le maître du monde. Attention à l'usage qu'on fait de nos connaissances. (Là je suis tentée de dire "Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités".) J'ai trouvé ce livre incroyablement lucide pour l'époque. J'ai très envie de lire la suite : Retour au meilleur des mondes.

En résumé : Un livre qui offre de nombreuses perspectives de réflexion, et c'est ce qui me plaît.


Extraits
* "Il y avait autrefois quelque chose qui s'appelait la démocratie. Comme si les hommes étaient égaux autrement que physico-chimiquement."

* "une éternité lunaire"

* "le taxicoptère"

* "Les serments les plus puissants ne sont que paille pour le feu qui est dans le sang" (Tempest)

* "Life is a tale
Told by an idiot, full sound and fury,
Signifying nothing"
(Macbeth)

* "Tous les gens qui, pour une raison ou une autre, ont trop individuellement pris conscience de leur moi pour pouvoir s'adapter à la vie en commun, tous les gens que ne satisfait pas l'orthodoxie, qui ont des idées indépendantes bien à eux, tous ceux, en un mot, qui sont quelqu'un."

* "Le savoir était le dieu le plus élevé, la vérité, la valeur suprême."

Publié dans : Contes/Nouvelles

le 5/4/10

http://milkymoon.cowblog.fr/images/Livres/queneau.jpgExercices de style
Raymond Queneau
1947

Challenge ABC : 22/26


Quatrième de couverture
Le narrateur rencontre, dans un autobus, un jeune homme au long cou, coiffé d'un chapeau orné d'une tresse au lieu d'un ruban. Le jeune homme échange quelques mots assez vifs avec un autre voyageur, puis va s'asseoir à une place devenue libre. Un peu plus tard, le narrateur rencontre le même jeune homme en grande conversation avec un ami qui lui conseille de faire remonter le bouton supérieur de son pardessus.
Cette brève histoire est racontée quatre-vingt-dix-neuf fois, de quatre-vingt-dix-neuf manières différentes. Mise en images, portée sur la scène des cabarets, elle a connu une fortune extraordinaire.

Avis
Vous savez combien j'aime Queneau, qui est pour moi un des dieux (avec Perec) de la littérature française moderne. Ici, 99 fois la même histoire. Et non, on ne s'en lasse même pas. En soi pas très intéressante, Queneau arrive à nous la faire redécouvrir de 99 façons différentes. Comment ? En passant par différents personnages (le narrateur, le jeune homme, son voisin, un autre observateur...), différents sens (ouïe, vue, toucher, odorat, goût), différents accents (campagnard, anglais, italien...), différents poèmes (ode, sonnet...), différentes figures de style (litote, apocope...), différents temps (passé simple, imparfait, présent...), différents champs lexicaux (mathématique, biologiste, gastronomique...) et bien d'autres encore.
Mes préférées ? J'ai souri quand j'ai lu Géométrique et Anglicismes.
Ce texte est un des précurseurs du mouvement Oulipo, dont je vous avais parlé ici. Il est très facilement transposable au théâtre. Je me souviens qu'on en avait joué certains textes, ça donne un résultat assez sympa !

En résumé : J'ai ressenti le plaisir qu'avait Queneau de jouer avec la langue, un vrai régal, comme toujours.


Extrait
"Il finit par s'avérer être celui d'un cyclothymique paranoïaque légèrement hypotendu dans un état d'irritabilité hypergastrique."


100ème exercice de style :

Prosopopée

Je t'ai vu, toi le seul chapeau légèrement surélevé parmi cette foule de couvre-chefs, dans la plateforme arrière de l'autobus S. Tu ne semblais pas ravi de ton voisin, un béret en plus, qui allait et venait en te bousculant à chaque arrêt. Puis tu as disparu précipitamment dans la mer de chapeaux.
Ô chapeau. Pourquoi t'être orné de cette si ridicule façon, avec une tresse au lieu d'un ruban ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Enfin, je t'ai retrouvé deux heures plus tard devant la gare Saint-Lazare. Tu te déplaçais en compagnie d'un melon. Votre attention était tournée vers le bas. Pourquoi ne me regardes-tu pas moi ?

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